Éditions De La Revue Phénicienne : La Premiere Maison d'Édition Francophone Au Proche-Orient
  Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens,
C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire,
Avant de devenir musulmans ou chrétiens,
Qu’un même peuple uni dans une même gloire ...
Charles Corm
La montagne inspirée, 1934
 

La Revue
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De la Phénicie à la République Libanaise Histoire d’une Géographie Unificatrice
Dr. Hareth Boustany
févr. 2014

J’ai choisi ce titre  pour essayer de démontrer que le Liban, géographiquement, culturellement et socialement, avec toutes ses composantes ethniques, a toujours joui d’un statut particulier qui en a fait une entité à part en Orient. Ceci ne veut pas dire que ce pays n’était pas parfaitement intégré dans son milieu naturel, bien au contraire, il en fut une de ses plus importantes composantes culturelles et civilisatrices. </p>

Le Liban, de par sa configuration géographique, à savoir, ses deux chaînes de montagnes parallèles et son ouverture sur la mer, fut un lieu rassembleur, un centre d’attraction où tous les éléments favorables à l’épanouissement de l’homme se trouvent concentrés : le climat tempéré, la fertilité du sol, l’eau si rare en Orient et les grandes forêts de cèdres, de chênes et de pins. Alors que tout autour de lui nous ne rencontrions que des oasis marginales sur les franges de grandes étendues désertiques à caractère dispersant.

Les régions boisées du Liban et ses rivages ont vu naître l’une des plus anciennes et des plus prestigieuses civilisations de tous les temps. Les premiers habitants sédentaires, les premiers architectes de cette région furent appelés dès la plus haute Antiquité, à la fin du quatrième millénaire av. J.-C., Cananéens ce qui veut dire en sémitique ancien, sédentaires, alors que tous leurs voisins étaient encore nomades.

Arnold Toynbee expliquait le « Miracle grec » par le défi à la mer. Il aurait pu expliquer  aussi un autre « miracle », celui de la civilisation phénicienne, par un double défi : Défi à la mer et défi à la montagne. Le Phénicien a dompté la mer et broyé la Montagne ; de la Méditerranée il fit un lac grouillant de vie, et de la Montagne un verger fleuri.

Acculé à vivre sur un petit lopin de terre entre l'Anti-Liban et la Méditerranée, il invente la barque, cultive le blé et la vigne. Il construit la première ville au monde en pierre taillée, jetant les bases de l'architecture sacrée, dont le point culminant fut la construction du temple de Jérusalem et du palais de Salomon appelé la forêt de cèdres.

Condamné par les Babyloniens à mourir, il invente la vie éternelle et donne au monde, avec le culte d'Adonis, le mythe du dieu qui meurt et qui ressuscite.

Isolé du monde par les Ammoréens et empêché de communiquer avec son allié l'Egyptien, il invente l'alphabet.

Maurice Dunand rend hommage à l'alphabet phénicien en ces termes : « Ce fut une des créations humaines les plus définitives. L'alphabet est demeuré ce que le fit son créateur, et, après 4000 ans, dans ce monde qui remet tout en cause, il survit à tous les progrès de la civilisation ».

Entourés, puis envahis par des empires autocratiques dans lesquels la personne humaine n'avait aucune valeur, les Phéniciens instituent la démocratie. Leurs adversaires, à commencer par les Grecs, ne pouvaient qu'en convenir avec philosophie par la bouche d'Aristote qui dit qu'une certaine démocratie est née en Phénicie. Par contre, la réaction des potentats orientaux fut l'incompréhension et l'agacement. Les Perses ne comprirent jamais que le roi à Sidon puisse s'appeler le roi des Sidoniens et que ce roi, entraîné par ses administrés, puisse se révolter contre leur domination et leur livrer une guerre sans merci.

Entre deux invasions, les Phéniciens avaient eu quand même le temps de fonder des colonies, dont la plus prestigieuse fut Carthage, de découvrir le verre transparent et la pourpre, d'inventer Thèbes et l'Europe, de donner le jour à des philosophes et des savants tels que Mochos qui fut le premier à découvrir la fission de l’atome, Thalès et Pythagore de Sidon, Zénon de Kition (actuelle Larnaca), Euclide et Maxime de Tyr.

Les anciens Libanais n'ont jamais cessé d'être orientaux, même au plut fort de leur indépendance ; ils ont toujours été conscients d'appartenir, parfois de loin il est vrai, aux peuples de l'Asie occidentale. Leurs relations avec eux ont été étroites, culture, art, religion et sang s'interpénétraient, à tel point qu'il nous était très difficile parfois de démêler Phéniciens, Araméens, Iduméens et Hébreux et, sur une plus grande échelle, les civilisations du Moyen-Orient en général. Et s'il est communément admis que le Phénicien a marqué de son empreinte les civilisations de tout le bassin méditerranéen à un niveau plutôt matériel, il a aussi marqué de sa culture, de sa religion et de spiritualité les civilisations de tous ses voisins. Je n'en voudrai pour seul témoin que les textes de Ras-Shamra Ougarit, écrits quelque sept siècles avant la Bible. Le Phénicien est aussi le promoteur d'un mode de vie qui a rendu service au monde entier, car il avait une faculté d'assimilation extraordinaire, un esprit ouvert à toutes les influences, un goût assez sûr et, au service de tous ces dons, une habileté qui ne se dément pas.

Les cités phéniciennes maintinrent leur grandeur, continuèrent à influencer le monde civilisé pour plus de six siècles après la conquête d'Alexandre. Leur déclin fut causé non par une faiblesse intérieure ou par la corruption, mais parce qu'elles étaient forcées de céder aux puissances étrangères : l'Assyrie, la Babylonie et la Perse.   

Après  la conquête d'Alexandre la politique de ses successeurs, Lagides ou Séleucides, fut fondée sur la destruction totale de chaque nationalité qui n'était pas à même de leur résister. Les villes phéniciennes perdirent leur indépendance, mais pas leur identité. Le pays fut divisé entre les différents royaumes hellénistiques. Sous la domination romaine, cette contrée cessa d'être une entité politique pour ne devenir qu’une « expression géographique » à fondement historique : La Phénicie maritime avec comme capitale Tyr et la Phénicie libanaise avec comme capitale Damas.

Chaque peuple a ses particularités et ses caractéristiques, et si les Grecs furent des artistes, des philosophes et des civilisateurs accomplis, d'autres nations ont excellé dans des domaines différents, à travers leur histoire, pour précisément permettre aux habitants de la Grèce de réaliser leur « miracle ». C'est pour cela que nous trouvons opportun de citer ici un texte à caractère prémonitoire de Perrot et Chipiez qui nous fera apprécier, à sa juste valeur, ce que fut le rôle des Phéniciens dans la promotion des peuples et des hommes, qui sera celui des Libanais plus tard et comment ils furent payés en retour.

 « Tyr et Carthage acquirent une richesse prodigieuse ; or on manque volontiers d'indulgence et même de justice à l'égard des hommes et des peuples qui ont fait fortune. Même quand on est leur obligé, on se dit qu'ils ont été suffisamment payés de leurs fatigues par les profits qu'ils en ont tirés, et on se laisse aller à oublier ce qu'on leur doit de bons offices et de progrès accomplis. C'est ce qui est arrivé aux Phéniciens. Cette disposition et ce déni de justice s'expliquent ; mais l'histoire a le devoir de ne pas s'y associer et de mettre en lumière les services rendus.

Ce qui rend ces services rendus encore plus admirables, c'est la faiblesse des ressources avec lesquelles ils ont été obtenus ; au temps même de leur plus grande expansion, les Phéniciens étaient au plus quelques centaines de mille. C'est avec ce personnel si peu nombreux qu'il leur a fallu réussir à être partout présents. Ces « Anglais de l'Antiquité » comme on les a si bien nommés, sont arrivés à soutenir cette gageure par des moyens qui rappellent beaucoup ceux que l'Angleterre a employés pour maintenir son grand empire. La différence c'est que Tyr n'a jamais essayé de soumettre et de gouverner les peuples qui habitent les terres dont elle visitait les côtes».

Terre d'asile pour les opprimés, grâce aux contreforts fortifiés et presque inexpugnables de ses montagnes, le Liban va le rester tout au long de son histoire. Le peuple du Liban était aussi perméable aux idées neuves librement perçues et acceptées qu'il était réfractaire à toute forme d'idéologies imposées par la force.

Ayant adopté, dès le premier siècle, le Christianisme naissant et ayant accordé le droit d'asile jusqu'au Ve siècle à une communauté païenne qui vécut en paix au Mont-Liban malgré l'instauration de la religion d'Etat dans l'empire romain, la vocation du Liban était toute trouvée. Il devait être aux antipodes de tous les absolutismes et combattre farouchement par tous les moyens ceux qui voulaient lui dénier ce droit. Ses ambitions ne devaient pas se limiter à être un pays de simple coexistence, mais un creuset rassembleur de communautés, s'enrichissant les unes les autres et se complétant, tout en gardant chacune ses spécificités et son identité.

C'est ainsi que le Liban réussit à devenir le microcosme préfigurant l'avenir de l'humanité. Le Liban a mis plus de quinze siècles d'heurs et de malheurs pour se forger cette personnalité qui faisait, il y a un demi-siècle encore, l'admiration du monde.

Toutes les familles spirituelles qui constituent le Liban actuel sont arrivées en réfugiées, dans la montagne et sur le littoral entre le Ve et le XXes. Le Maronitisme a commencé à se répandre au Liban suite aux massacres des disciples de Saint Maron en 517 dans la région Nord de la Syrie, entre Apamée et Antioche par les Monophysites. Ainsi naquit la communauté maronite libanaise entre le Ve et le VIe siècle.

Les Sunnites eux, s'installèrent dans les villes de la côte et dans certaines plaines avec les premiers conquérants musulmans. Ils se mélangèrent très vite avec le fonds de la population phénicienne et araméenne hellénisée héritant de sa tradition millénaire à vocation maritime. Ces descendants des premiers conquérants arabes se trouvèrent aussi mélangés aux différentes vagues déferlant sur la côte, à travers les siècles : Croisés, Kurdes, Seldjoukides, Turkmènes, Albanais, etc.

Quant aux Chi'ites, le géographe al-Moqadassi, parlant au Xes. de Tyr et de Baalbek, dit que les habitants de ces deux villes sont Chi'ites d'origine persane. Le premier contingent chi'ite fut envoyé vers la côte par les Omeyyades. Beaucoup de Chi'ites arabes sont arrivés par la suite, en réfugiés. Ils s'installèrent, de préférence dans les montagnes du sud - Jabal Amel - et surtout dans le Kesrouan où ils furent massacrés avec les Maronites par les Mamelouks au début du XIVe siècle.

Au début du Xle siècle, ce fut l'exode de la petite communauté druze. Chassée d'Egypte et refugiée d'abord, à Wâdi at-Taym où elle fit tache d'huile dans les milieux isma'éliens elle occupa par la suite, la montagne du Chouf dont elle fit, au XVIe siècle, le noyau de l'Emirat libanais. A l'époque des croisades (XIe-XIIIe siècles), toutes ces communautés, réfugiées dans la Montagne, profitèrent de la présence des Francs pour consolider la position du Liban, refuge des minorités.

Aussi la réaction fut-elle terrible après la retraite des Croisés. Ce fut la bourrasque mamelouke déferlant sur le Kesrouan en 1305, guerre  lancée dans le but d'exterminer les Chi'ites et les Maronites.

Après la victoire des Ottomans sur les Mamelouks d'Egypte, le Liban connut une ère de paix et de tranquillité sous les Princes Maan et Chéhab. Le Liban de l'Emir Fakhreddine était une oasis de tranquillité et un centre culturel et commercial prospère. Mais à partir du XVIIIes. L'Empire Ottoman commençant à s'affaiblir, des vagues de persécutions contre les minorités surgissent un peu partout ; le Liban voit ses effectifs augmenter de plusieurs groupes fuyant les atteintes sporadiques ou systématiques à leur liberté : Grecs-Catholiques et Syriaques Catholiques y trouvent non seulement un gite pour leur communauté naissante, mais des couvents pour leurs moines et un siège pour chacun de leurs patriarcats. Sous l'émirat de Béchir le Grand (1789-1840), 400 familles druzes fuyant les persécutions au Djebel el A’la dans la région d'Alep, s'installent auprès de leurs coreligionnaires du Chouf. Et que dire des exodes successifs des Arméniens échelonnés sur plus d'un siècle. Leurs deux patriarches, orthodoxe et catholique, après de pénibles pérégrinations, s'installent définitivement au Liban.

A la suite de l'instauration dans les pays arabes des régimes dits révolutionnaires, libéraux, progressistes , socialistes, etc. et après l'installation de l'Etat d'Israël en Palestine, les dernières vagues des minorités devenues suspectes ou indésirables dans leurs propres pays : Assyriens, Syriaques, Chaldéens d'Iraq ; Syriaques, Maronites, Grecs et Alaouites de Syrie, Chrétiens d'Egypte, viennent rehausser les couleurs de notre mosaïque communautaire.

Terre de liberté et d'accueil, le Liban se devait de recevoir à bras ouvert en 1948 les Palestiniens fuyant leur pays devant l'avance israélienne. Le plus petit pays de la région, reçut le plus gros lot de ces déshérités. Cet afflux de population incontrôlée et incontrôlable fut directement ou indirectement à l'origine des malheurs que connait le Liban depuis lors.

Géographie unificatrice ? Elle existe toujours. Peut-être pas au Liban pour le moment, mais partout ailleurs où il y a des Libanais sincères et honnêtes, cultivés et travailleurs qui souffrent en silence et se retrouvent, toutes communautés confondues, autour des mêmes idées d'unification dans le respect de la pluralité culturelle enrichissante de chacune des composantes de ce pays. 



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