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  Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens,
C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire,
Avant de devenir musulmans ou chrétiens,
Qu’un même peuple uni dans une même gloire ...
Charles Corm
La montagne inspirée, 1934
 

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Le Labrys de Canaan (L’exploitation des cèdres à l’époque phénicienne)
Nabil Mallat
févr. 2014

Le cèdre du Liban a été un des premiers produits exportés. En effet, des fragments de bois de cèdre du Liban de la période prédynastique ont été retrouvés à Hierakonpolis en Égypte. Ils remontent à la première moitié du quatrième millénaire avant J.-C. Ce négoce qui est déjà attesté et établi durant ces temps reculés n’a fait que se renforcer avec la période dynastique.

Les Égyptiens qui employaient aussi l’huile et la sciure de cèdre dans leur rituel très développé de l’embaumement n’étaient pas le seul peuple de l’Antiquité qui attachait une importance particulière à ce bois robuste des forêts du Liban. Les Assyriens, les Perses, les Juifs, les Romains et les Grecs, pour ne citer que quelques civilisations, le tenaient également en grande estime.

Et cependant, une question fondamentale demeure pratiquement sans réponse approfondie. Quels outils utilisaient les Giblites, puis les Sidoniens et les Tyriens pour couper les cèdres ?

En effet, ces Cananéens qui recevront des Grecs durant l’Âge du fer le nom de « Phéniciens » avaient établi le commerce, entre autres, du bois de cèdre dès le quatrième millénaire avant J.-C. comme l’attestent les découvertes à Hierakonpolis. Et pourtant, aucun outil de l’Âge du bronze, hache ou autres, n’a encore été découvert.

L’objet de cet article vise à identifier les deux outils utilisés par les Cananéens pour couper et travailler le cèdre.

Les deux outils

À chaque fois qu’il fallait traiter de la coupe de cèdres, référence était faite au mur du temple de Karnak représentant « les princes du Liban » coupant des cèdres afin de les offrir au Pharaon Seti Ier en tant que tribut. Or ce mur qui a subi les ravages du temps et des hommes ne permettait pas une identification claire des outils utilisés (Figure 1).


Figure 1
Princes du Liban coupant les cèdres

À juger par la Figure 1, quatre personnes s’attèlent à la tâche. Les deux à l’arrière tiennent les arbres par les cordes. Le troisième homme debout au milieu semble ébrancher l’arbre alors que l’homme abaissé tranche le tronc. Les deux hommes à droite implorent le Pharaon Seti Ier.

Rapidement, il apparaît que les deux hommes du centre utilisent deux outils différents. Mais ce n’est qu’avec la remarquable étude épigraphique entreprise par l’université de Chicago qu’une image claire de ces deux outils apparaît. La Figure 2 qui n’est qu’un extrait représente les deux hommes du centre et les Figures 3 et 4 identifient les deux outils : une hache simple et une double hache.

La hache simple sert à ébrancher l’arbre. Elle ressemble à une herminette, à une doloire ou à une bisaiguë. En tout cas, elle est munie d’une lame à ciseau et d’un bédane. La double hache, elle, est symétrique.

Ces deux outils rappellent exactement ceux que la nymphe Calypso avait donnés à Ulysse pour qu’il puisse construire un radeau. En effet, Homère décrit avec précision la grande double hache d’airain facile à manier et la bisaiguë, l’herminette ou la doloire (selon les traductions) bien polie comme s’il avait une connaissance très détaillée des outils utilisés par les Cananéens pour couper et travailler le bois en général et le bois de cèdre en particulier. 


Figure 2
Extrait épigraphique


Figure 3
Focus sur l’herminette du haut


Figure 4
Focus sur la double hache du bas

L’utilité de la double hache

Sur le plan historique, l’outil le plus intéressant est celui utilisé par l’homme abaissé pour couper le tronc. Cette hache appelé techniquement une double hache ou un labrys présente la caractéristique d’être symétrique de part et d’autre du manche.

De prime abord, une double hache paraît encombrante. En effet, pourquoi alourdir une hache d’une seconde lame identique à la première surtout quand il faut aller en montagne ?

Dans un article publié dans l’American Journal of Archaeology, A. Trevor Hodge répond à cette question et à bien d’autres comme nous le verrons plus loin. Mais concernant la raison d’une seconde lame, l’enquête de Hodge auprès des bûcherons d’Amérique du Nord et du Canada où la double hache est encore très utilisée lui montre que deux lames évitaient au bûcheron de revenir au camp pour aiguiser une lame émoussée. En plus, pour une lame en bronze qui demande des aiguisements plus fréquents, et si la pratique tendait à un aiguisement sur place, une double hache permettait d’enfoncer une des lames dans un tronc pour stabiliser la hache et aiguiser l’autre lame à l’aide d’une pierre à aiguiser.

Mais la conclusion de Hodge va encore plus loin. Il démontre que la double hache, pour symétrique qu’elle soit, avait dû avoir la lame d’un côté plus fine que celle de l’autre côté. Selon Hodge, la lame fine servait à couper le tronc et la lame plus épaisse à fendre le tronc en planches. Ainsi, la double hache évitait au bûcheron de porter deux haches à usages différents.

Cette double fonction du labrys et sa versatilité s’accorderaient donc parfaitement bien avec les préoccupations d’un Giblite, d’un Sidonien ou d’un Tyrien se déplaçant dans la montagne du Mont-Liban.

 

L’origine de la double hache

Pour découvrir les origines de la double hache, il est impossible de remonter dans le temps sans insister sur l’utilité de cet outil particulier. En effet, les spécialistes affirment qu’avant de devenir un objet religieux, la double hache avait eu une utilité quotidienne, exactement comme la crosse de l’évêque provient de la houlette du berger. Cette affirmation implique que le mur de Karnak réalisé du temps de Seti Ier c’est-à-dire au XIIIème siècle avant J.-C. reflèterait une pratique bien plus ancienne remontant au moins au troisième millénaire et peut-être même au quatrième millénaire avant J.-C. puisque du bois de cèdre a été retrouvé en Égypte datant de cette période.

Cette conclusion a des conséquences très importantes car la double hache est surtout reconnue pour son caractère religieux. En Mésopotamie, en Anatolie, en Égypte où « un prêtre de la double hache » est attesté dès la cinquième dynastie, et en Crète où elle en est arrivée à incarner toute la civilisation minoenne, la double hache avait une connotation religieuse très prononcée. Mais sur la côte méditerranéenne du Levant et dans la montagne du Mont-Liban, elle n’aurait été connue que pour être un simple outil de bûcheron, un  outil à usage quotidien. En tout cas, c’est ce que montre le mur de Karnak. Le fait qu’aucun labrys n’ait encore été trouvé au Liban renforce en quelque sorte cette théorie. En effet, n’ayant eu aucun usage cérémonial, il ne faut pas espérer en trouver dans les espaces religieux comme en Crète par exemple. Quant aux labrys à usage quotidien qui étaient en bronze, ils auraient probablement été fondus avec l’avènement du fer qui était bien plus efficace que le bronze pour la coupe et le travail des arbres. En effet, ces haches qui n’avaient aucune valeur religieuse n’auraient pas été préservées. Ceci nous amène à supposer que le lieu le plus propice pour trouver la double hache cananéenne est en haute montagne, dans le domaine de la forêt des cèdres.

Mais cela implique-t-il que la double hache, inventée ou peut-être même importée au Levant pour la coupe des cèdres, avait été ensuite exportée en tant qu’objet religieux ? Nous n’irons pas aussi loin mais il convient, nous le pensons, de présenter quelques éléments qui pourraient contribuer à élucider cette question.

En Crète, le labrys avait probablement une valeur phonétique prononcée « Ha » et était associé à un culte du pilier et de l’arbre et à une déesse qui semble avoir eu « A-sa-sa-ra » pour nom. Était-elle Ashéra, la déesse cananéenne, et ce pilier, était-il le cèdre ? En Égypte, dès la cinquième dynastie, apparaît « un prêtre de la double hache » associé à la divinité égyptienne Ha représentée par des montagnes qui ressemblent étrangement aux cornes sacrées ou de consécration qui ornaient les palais en Crète. Ces montagnes auraient-elles pu être les montagnes du Liban intrinsèquement associées au cèdre et à la double hache ?

Dans ce cas, le cèdre (le pilier), la double hache, la montagne, et la déesse appartiendraient enfin à un ensemble cohérent, à un environnement bien déterminé, qui aurait d’abord pris racine au Liban et se serait étendu dans son aspect religieux en Mésopotamie et en Égypte. D’Égypte, il aurait été exporté en Crète à moins de contacts directs entre la côte cananéenne et la Crète.

Seules des fouilles archéologiques en Égypte, en Crète et au Liban pourraient répondre à ces hypothèses et nous fixer sur la nature des relations entre ces trois acteurs principaux de l’Âge du bronze, mais il demeure que pour la première fois, nous avons devant nous une double hache cananéenne qui nous éclaire sur les pratiques des bûcherons de l’Antiquité et sur la place des villes de cette côte de la Méditerranée orientale qui sera un jour appelée Phénicie.



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